Chiffrer le déclin du français dans l’État canadien. Une analyse démolinguistique de la fonction publique canadienne
Cette étude procède à une analyse de la composition linguistique de la fonction publique canadienne au fil du temps, en comparant les données de l’État canadien sur 50 ans, entre 1974 et 2024. Elle révèle notamment qu’entre 1974 et 2024, les postes français ont subi un effondrement de près de 70 %, passant de 27 754 postes à seulement 8 579 postes, pour atteindre le creux de seulement 3,2 % de l’ensemble des postes de la fonction publique canadienne en 2024, tandis que sur la même période, les postes anglais sont demeurés stables, ne perdant que 3,1 % de leurs effectifs. En 50 ans, la quasi-totalité des postes français ont été transformés en des postes exigeant l’anglais, engendrant une anglicisation généralisée de l’appareil d’État, anglicisation dont se plaignent de plus en plus les fonctionnaires francophones et le Commissaire aux langues officielles.
D’autre part, lorsque l’on met en rapport la proportion de postes français et la proportion de postes anglais à la population canadienne des deux langues officielles, on note une sous-représentation massive des postes français. Ainsi, si les anglophones ont aujourd’hui accès à un nombre quasi parfaitement représentatif de postes anglais dans la fonction publique canadienne, les francophones, eux, doivent se contenter d’un nombre de postes français 6,13 fois moindre que leur poids démographique au Canada. Dans une fonction publique censée selon la loi faire une place égale aux deux langues officielles, il y a ainsi 15 fois plus de postes anglais que de postes français. Malgré une légère hausse dans l’embauche de fonctionnaires francophones, ces fonctionnaires francophones, dans la quasi-totalité des cas, ne peuvent pas travailler en français, tandis que la vaste majorité des fonctionnaires anglophones, eux, ont accès à des postes unilingues anglais. Les 28,2 % de fonctionnaires francophones doivent s’arracher quelque 3,2 % de postes unilingues français, tandis que les 71,8 % de fonctionnaires anglophones peuvent bénéficier de près de 50 % de postes unilingues anglais. Ainsi, pour chaque poste anglais disponible pour un fonctionnaire anglophone, le fonctionnaire francophone a accès à 6,06 fois moins de postes français.
Ces données sont en contradiction frontale avec l’esprit et la lettre de la Loi sur les langues officielles. L’étude montre que la dynamique linguistique dans la fonction publique canadienne est comparable à celle qui avait cours avant même la Révolution tranquille, une situation d’inégalité et de marginalisation des francophones au sein de leur propre État. 60 ans plus tard, ces données tendent à montrer que les efforts de justice de la Commission Laurendeau-Dunton visant à sortir les francophones de leur état d’infériorisation chronique au sein de la fonction publique canadienne n’ont pas permis de renverser cette situation de marginalisation du français dans l’appareil d’État. 60 ans après la Révolution tranquille, les données présentées ne montrent pas simplement une régression du français dans l’État canadien. Elles pointent globalement vers un retour à la case départ pour les francophones.
PAR : Vincent Larochelle
Étudiant à la maîtrise en science politique à l’Université de Montréal
